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Café de spécialité · Expédition généralement sous 48 h ouvrées

Stories · 9 min de lecture

Quand un sultan voulut faire taire les cafés

Au XVIIe siècle, Murad IV réprima les cafés d’Istanbul. Derrière l’interdiction du café se cachait aussi la crainte des conversations et des rassemblements.

Publié le

Évocation d'un café ottoman clandestin à Istanbul au XVIIe siècle sous le règne du sultan Murad IV.

Quand un sultan voulut faire taire les cafés

Istanbul.

XVIIe siècle.

Dans une pièce enfumée, des hommes sont assis autour de petites tasses.

On joue.

On raconte des histoires.

On échange les nouvelles de la ville.

On parle probablement aussi de ceux qui gouvernent.

Puis le pouvoir décide que ces lieux doivent fermer.

Le sultan s'appelle Murad IV.

Et derrière la répression du café se cache une histoire beaucoup plus intéressante qu'une simple interdiction alimentaire.

Car le problème n'était pas seulement ce que les hommes buvaient.

Le problème était aussi ce qu'ils pouvaient se dire en le buvant.


Avant l'interdiction, une révolution sociale

Pour comprendre pourquoi un café pouvait inquiéter un pouvoir, il faut revenir quelques décennies en arrière.

Le café arrive à Istanbul au XVIe siècle.

La boisson était déjà connue ailleurs dans le monde musulman.

Yémen.

La Mecque.

Le Caire.

Damas.

Puis Constantinople, capitale de l'Empire ottoman.

Des établissements consacrés au café commencent à apparaître.

Ils proposent quelque chose d'assez nouveau.

Un lieu où l'on peut rester.

Sans nécessairement être chez soi.

Sans être au palais.

Sans être au travail.

Sans être dans une institution religieuse.

On vient boire.

Mais surtout...

on vient rencontrer les autres.


Une tasse crée un nouvel espace

Le succès est considérable.

Les cafés deviennent des lieux de sociabilité.

On y échange des informations.

On écoute des histoires.

On joue.

On récite de la poésie.

On discute.

Le Metropolitan Museum of Art rappelle que, dans différentes villes de l'Empire ottoman, les coffeehouses deviennent de nouveaux centres d'échange culturel.

Le British Museum souligne également leur rôle comme lieux de rencontre, de repos, d'information et de divertissement.

Ce détail change tout.

Parce qu'une boisson vient de produire quelque chose de beaucoup plus important qu'une nouvelle habitude alimentaire.

Elle a créé un espace social.


Et lorsqu'on rassemble des gens, ils parlent

C'est presque mécanique.

Quelques personnes se retrouvent.

Elles discutent de leur famille.

Du commerce.

Des prix.

Des nouvelles.

Des guerres.

Des décisions prises par les autorités.

Puis quelqu'un critique.

Quelqu'un raconte une rumeur.

Quelqu'un plaisante sur un personnage puissant.

Quelqu'un rapporte ce qu'il a entendu ailleurs.

Le café devient alors une sorte de réseau social avant l'heure.

Il n'y a pas d'écran.

Pas d'algorithme.

Pas de publication.

Seulement des hommes autour d'une tasse.

Mais l'information circule.

Et lorsqu'une information circule suffisamment...

elle peut devenir une opinion.


Le café devient suspect

La méfiance envers le café n'apparaît pas avec Murad IV.

Depuis son développement au Moyen-Orient, la boisson et surtout les lieux où elle est consommée ont régulièrement suscité des controverses.

Les autorités religieuses discutent de sa licéité.

Les autorités politiques observent les rassemblements.

Des interdictions apparaissent.

Puis elles sont levées.

Puis parfois rétablies.

Le British Museum rappelle que les prohibitions furent fréquentes au XVIe siècle avant que l'opinion juridique dominante considère finalement le café lui-même comme permis.

Les établissements, eux, restent surveillés et réglementés.

Car une distinction commence à apparaître.

La boisson n'est pas nécessairement dangereuse.

Le lieu où l'on la boit peut l'être davantage.


Puis arrive Murad IV

Murad IV devient sultan en 1623.

Il hérite d'un empire traversé par de fortes tensions.

Instabilité politique.

Révoltes.

Difficultés militaires.

Troubles à Istanbul.

Le jeune souverain va progressivement restaurer une autorité extrêmement ferme.

Son règne est notamment associé à une répression sévère de certaines pratiques urbaines.

Tabac.

Alcool.

Et les cafés.

Les lieux de sociabilité deviennent une question d'ordre public.


Fermer les cafés

Sous Murad IV, les coffeehouses sont visés par la répression.

La version populaire de cette histoire est souvent racontée ainsi :

« Le sultan interdit le café. »

C'est spectaculaire.

Mais incomplet.

Car il faut distinguer plusieurs choses :

la consommation de café,

les coffeehouses,

le tabac,

les rassemblements,

et la volonté du pouvoir de contrôler l'espace urbain.

La véritable histoire se trouve précisément dans cette superposition.

Murad IV ne regarde pas seulement une tasse.

Il regarde une salle remplie de personnes qui parlent entre elles.


Ce que disait un chroniqueur ottoman

Plusieurs décennies après le règne de Murad IV, le grand chroniqueur ottoman Mustafa Naîmâ revient sur cette période.

Son interprétation est particulièrement révélatrice.

À propos de l'interdiction du tabac et de sa répression extrêmement dure, Naîmâ écrit en substance qu'elle servait aussi à maintenir la population dans la peur.

Pourquoi ?

Parce que ces mesures empêchaient notamment les gens de se réunir pour discuter des affaires gouvernementales.

Dans les cafés.

Dans les échoppes de barbiers.

Dans les maisons.

Cette source ne signifie pas que chaque consommateur de café préparait une rébellion.

Ce serait absurde.

Mais elle révèle quelque chose de beaucoup plus important.

Le pouvoir avait conscience de la dimension politique des conversations ordinaires.


Le véritable danger : parler ?

Imaginez la scène du point de vue du palais.

Dans toute la ville existent des lieux où des dizaines d'hommes se rencontrent quotidiennement.

Ils viennent de différents métiers.

Ils entendent différentes nouvelles.

Ils parlent.

Puis repartent.

Et racontent ailleurs ce qu'ils ont entendu.

Aucun journal moderne.

Aucune radio.

Aucun téléphone.

Pourtant, l'information circule.

Le coffeehouse devient un nœud.

Une conversation entre cinq personnes peut devenir une rumeur connue d'un quartier.

Puis d'un autre.

Et une critique prononcée autour d'une tasse peut voyager beaucoup plus loin que la personne qui l'a formulée.

Contrôler les cafés signifie donc aussi contrôler une partie de la circulation de la parole.


Le café comme réseau social du XVIIe siècle

La comparaison avec nos réseaux sociaux modernes doit rester une image, pas une équivalence historique.

Mais elle permet de comprendre quelque chose.

Le coffeehouse possède :

des utilisateurs réguliers,

des nouvelles,

des rumeurs,

des débats,

des influenceurs locaux,

des histoires qui circulent,

des opinions,

des conflits,

des communautés.

Une information arrive.

Elle est commentée.

Déformée parfois.

Transmise.

Contestée.

Et tout cela se produit autour d'un café.

À une époque où l'information voyage lentement, ces lieux peuvent accélérer considérablement sa circulation dans la ville.


Le sultan se promenait-il vraiment déguisé pour tuer les buveurs de café ?

Voici maintenant l'une des histoires les plus répétées sur Murad IV.

Selon certaines versions populaires, le sultan aurait parcouru Istanbul déguisé la nuit.

Il aurait pénétré dans les tavernes ou les cafés clandestins.

Et lorsqu'il surprenait quelqu'un en train de violer ses interdictions...

il l'aurait exécuté lui-même.

C'est une histoire extraordinairement efficace.

Peut-être trop.

Des récits historiques décrivent effectivement Murad IV circulant incognito et une répression pouvant aller jusqu'à des exécutions sommaires.

Les sources ottomanes témoignent également de la brutalité de l'application de certaines interdictions, notamment celle du tabac.

Mais les versions modernes où le sultan assassine personnellement chaque pauvre homme surpris avec une tasse de café mélangent souvent plusieurs interdictions et amplifient le récit.

Maison ISMI préfère donc conserver ce qui est solidement établi :

la répression fut réelle et extrêmement sévère.

Le reste doit être raconté avec prudence.

Une bonne Story n'a pas besoin de transformer une légende en archive.


Fermer un café ne fait pas disparaître une conversation

C'est peut-être ici que l'histoire devient la plus intéressante.

On peut fermer un établissement.

On peut interdire une pratique.

On peut surveiller une rue.

Mais il est beaucoup plus difficile d'interdire une habitude sociale lorsqu'elle s'est profondément installée.

Le café avait déjà trouvé sa place dans la société ottomane.

La boisson continuera.

Les établissements reviendront.

Les conversations aussi.

Et au fil des siècles, les cafés deviendront tellement associés à la culture ottomane puis turque qu'il paraît aujourd'hui presque étrange d'imaginer qu'ils aient pu être considérés comme un problème.


Le pouvoir finit même par comprendre leur utilité

L'histoire possède une ironie supplémentaire.

Les autorités qui se méfient des cafés comprennent aussi progressivement qu'ils peuvent être :

réglementés,

surveillés,

taxés.

Le British Museum rappelle qu'à la fin du XVIe siècle déjà, le café était juridiquement considéré comme permis et que les espaces publics où il était consommé étaient soumis aux lois et à la fiscalité, générant d'importantes recettes pour le trésor ottoman.

Le café possède donc deux visages pour le pouvoir.

Un lieu potentiellement difficile à contrôler.

Et...

une activité économiquement utile.

Cette contradiction lui permettra de survivre à bien des interdictions.


Une tasse n'était donc jamais seulement une tasse

Voilà ce que cette histoire révèle.

Le café possède une particularité étrange.

Il rassemble.

Et ce simple geste peut avoir des conséquences inattendues.

Une personne seule boit.

Deux personnes discutent.

Dix personnes échangent des nouvelles.

Cent établissements commencent à former un réseau.

À partir de ce moment-là, le café ne relève plus seulement de l'alimentation.

Il appartient à la société.


Le café et la liberté de parler

Il serait exagéré de présenter les coffeehouses ottomans comme des démocraties modernes.

Ils ne l'étaient pas.

Tout le monde n'y avait pas accès de la même manière.

Les rapports sociaux de l'époque continuaient d'exister.

Et toutes les conversations n'étaient évidemment pas politiques.

Mais leur apparition crée quelque chose de remarquable :

un espace relativement nouveau de sociabilité urbaine situé entre le foyer, le travail, les institutions religieuses et le pouvoir.

C'est précisément cette position qui leur donne leur importance historique.

On peut venir simplement pour boire.

Puis rester pour écouter.

Et parfois...

commencer à parler.


L'ironie de Murad IV

Murad IV voulait restaurer l'ordre.

Il disposait d'une puissance immense.

Il pouvait fermer les cafés.

Faire appliquer des interdictions.

Punir.

Effrayer.

Mais il ne pouvait pas faire disparaître ce que le café avait déjà créé.

L'habitude de se retrouver.

Après sa mort en 1640, le café ne disparaît pas d'Istanbul.

Bien au contraire.

La culture du café poursuit son histoire.

Elle traverse les générations.

Elle devient un élément majeur de la sociabilité ottomane.

Puis turque.

Et en 2013, la culture et la tradition du café turc seront inscrites par l'UNESCO sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

Le contraste est extraordinaire.

Une pratique autrefois surveillée et réprimée est aujourd'hui reconnue comme patrimoine culturel.


Pourquoi cette histoire compte pour Maison ISMI

Chez Maison ISMI, nous racontons souvent le café comme un geste d'hospitalité.

Et il l'est.

Mais ce n'est pas toute son histoire.

Le café peut également créer un espace.

Un endroit où l'on reste.

Où l'on rencontre quelqu'un.

Où l'on apprend quelque chose.

Où l'on raconte.

Où l'on contredit.

Où l'on pense.

C'est probablement pour cette raison que les cafés ont parfois fasciné les écrivains...

et inquiété les pouvoirs.

Parce qu'une tasse paraît insignifiante.

Une conversation beaucoup moins.


Le véritable pouvoir n'était peut-être pas dans la tasse

Murad IV pouvait interdire un établissement.

Il pouvait réprimer le tabac.

Il pouvait surveiller Istanbul.

Mais quelques siècles plus tard, nous ne retenons pas seulement l'interdiction.

Nous retenons aussi ce qu'elle cherchait à contrôler.

Des personnes assises ensemble.

Des histoires qui circulent.

Des opinions qui se forment.

Des conversations qui continuent après avoir quitté la table.

Et c'est peut-être là l'une des histoires les plus extraordinaires du café.

Il n'a jamais eu besoin d'être politique pour produire un effet politique.

Il lui suffisait parfois de faire quelque chose de beaucoup plus simple :

donner aux gens une raison de s'asseoir ensemble.


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