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Stories · 8 min de lecture

Béjaïa — Un café face à la Méditerranée

Découvrez l’histoire du café à Béjaïa, entre café maure algérien, Méditerranée, Gouraya et héritage d’une cité façonnée par des siècles d’échanges.

Publié le · Mis à jour le

Béjaïa — Un café face à la Méditerranée

Béjaïa — Un café face à la Méditerranée

Il y a des villes dont l’histoire commence derrière des murailles.

Béjaïa, elle, semble commencer devant la mer.

Derrière elle se dressent les reliefs de Kabylie.

Devant elle s’ouvre la Méditerranée.

Entre les deux, pendant des siècles, des hommes sont arrivés.

D’autres sont repartis.

Des marchandises ont changé de rive.

Des mots ont voyagé.

Des connaissances aussi.

Puis, bien plus tard, une autre chose est entrée dans la vie quotidienne des villes algériennes.

Le café.

Pour raconter le café à Béjaïa, nous aurions pu chercher une recette secrète.

Une épice particulière.

Une préparation que l’on ne trouverait nulle part ailleurs.

Nous n’en avons pas trouvé de suffisamment documentée pour vous la présenter comme une ancienne tradition propre à la ville.

Alors nous n’allons pas l’inventer.

Parce que la véritable histoire est peut-être plus intéressante.

Béjaïa n’a pas besoin d’avoir inventé un café pour avoir quelque chose à raconter autour de lui.


Avant le café, il y avait déjà la rencontre

L’histoire de Béjaïa est beaucoup plus ancienne que celle du café comme boisson.

Dans l’Antiquité, la ville est connue sous le nom de Saldae.

Mais l’un de ses grands tournants se produit au Moyen Âge avec les Hammadides.

La première capitale hammadide était la Kalâa des Béni Hammad, fondée au début du XIe siècle.

L’UNESCO indique que cette première capitale est abandonnée vers 1090, notamment sous la menace des invasions hilaliennes.

Le pouvoir hammadide se déplace alors vers Béjaïa.

La ville devient progressivement un centre politique, commercial et intellectuel majeur du Maghreb médiéval.

Découvrir la Kalâa des Béni Hammad — UNESCO

Découvrir l’histoire de Béjaïa — Université Abderrahmane Mira


Une ville tournée vers la Méditerranée

La géographie explique une partie de cette histoire.

Béjaïa est adossée aux montagnes et ouverte sur la Méditerranée.

Son port la place au contact des routes commerciales méditerranéennes.

La ville hammadide se développe avec des infrastructures religieuses, commerciales et intellectuelles.

Des élites venues notamment de la Kalâa s’y installent.

Béjaïa devient alors bien davantage qu’un lieu où les marchandises circulent.

Les connaissances y circulent également.

Et l’un des épisodes les plus étonnants de cette histoire concerne un jeune Italien.


Fibonacci à Béjaïa

Son nom est aujourd’hui associé à une célèbre suite mathématique.

Leonardo Fibonacci.

Mais bien avant que son nom n’entre dans les livres de mathématiques, une partie déterminante de son apprentissage s’est déroulée ici.

À Bugia, l’ancien nom européen de Béjaïa.

Le père de Fibonacci représentait les marchands de Pise dans le port de Bugia.

Fibonacci explique lui-même, dans le Liber Abaci, que son père l’y fit venir et qu’il y reçut une formation au calcul.

C’est là qu’il découvre notamment le système de numération indo-arabe.

Il voyage ensuite dans plusieurs régions méditerranéennes et approfondit ces connaissances.

En 1202, son Liber Abaci contribue fortement à diffuser en Europe le système décimal positionnel et les méthodes de calcul qu’il avait étudiées.

Béjaïa apparaît donc dans l’histoire européenne des mathématiques à un endroit inattendu :

celui où un savoir appris sur la rive sud de la Méditerranée accompagne ensuite sa circulation vers la rive nord.

Lire la biographie documentée de Fibonacci — MacTutor, University of St Andrews

Comprendre l’histoire des chiffres indo-arabes — MacTutor


Béjaïa devint aussi Bougie

Il existe une autre trace étonnante laissée par la ville.

Cette fois, elle ne se trouve pas dans les mathématiques.

Elle se trouve dans notre vocabulaire.

Au Moyen Âge, Béjaïa est connue en Europe sous différentes formes dérivées de son nom, notamment Bugia et Bougie.

La région exporte notamment de la cire.

L’Université de Béjaïa rappelle que la ville était connue en Europe pour ses chandelles fabriquées à partir de cire d’abeille et que son nom est à l’origine du français « bougie ».

Ainsi, lorsqu’un francophone prononce aujourd’hui ce mot extrêmement ordinaire, il conserve sans nécessairement le savoir la trace d’une ancienne ville portuaire algérienne.

Un produit a traversé la Méditerranée.

Le nom de son port d’origine lui est resté attaché.

Puis le nom est entré dans la langue.

Lire l’histoire du nom « Bougie » — Université Abderrahmane Mira de Béjaïa


Mais le café n’était pas encore là

C’est ici qu’il faut résister à la tentation de mélanger les époques.

Lorsque Béjaïa connaît son grand rayonnement hammadide aux XIe et XIIe siècles, nous ne disposons pas de preuves permettant de raconter ses habitants buvant le café comme nous le connaissons aujourd’hui.

L’histoire documentée de la diffusion de la boisson est postérieure.

L’UNESCO situe au XVe siècle au Yémen une étape décisive de la popularisation du café provenant des forêts montagneuses du sud de l’Éthiopie.

Le café se diffuse ensuite en Arabie, en Égypte, dans l’Empire ottoman puis au-delà.

Lire « En Éthiopie, le café des origines » — UNESCO

Cette chronologie est essentielle.

Le café n’a pas fait la grandeur de la Béjaïa hammadide.

Il arrive dans l’histoire maghrébine beaucoup plus tard.


Puis le café devient un lieu

Et c’est là que commence réellement notre Story.

Parce qu’en Algérie, le café ne désigne bientôt plus seulement une boisson.

Il désigne aussi un endroit.

Le café maure.

L’historien Omar Carlier a consacré une importante étude à ce lieu de sociabilité en Algérie, du XVIIe au XXe siècle.

Son travail montre l’importance considérable du café dans la vie sociale algérienne.

Pendant plusieurs siècles, il constitue notamment un espace de sociabilité masculine.

On y vient pour boire.

Mais pas seulement.

On y rencontre les autres.

On échange les nouvelles.

On observe.

On joue.

On écoute.

On discute.

Selon les périodes et les lieux, le café peut également devenir espace culturel, social ou politique.

Lire l’étude d’Omar Carlier — Persée


En Kabylie aussi

L’étude d’Omar Carlier apporte ici un détail particulièrement intéressant pour notre histoire.

Elle cite des témoignages et travaux concernant les cafés de village en Kabylie.

L’auteur indique que la mémoire d’octogénaires du Djurdjura faisait remonter certains premiers cafés de village au début des années 1920, tout en signalant que leur présence est attestée dès le début du XXe siècle, notamment à Ighil Ali.

Cela ne permet toujours pas d’inventer une « recette bougiote ».

Mais cela permet d’affirmer quelque chose de beaucoup plus sérieux :

la culture du café comme lieu social appartient aussi à l’histoire de la Kabylie.

Consulter l’article et ses références — Persée


Alors imaginons seulement ce que l’Histoire nous autorise à imaginer

Une ville tournée vers la mer.

Des rues qui descendent.

Le relief du Gouraya au-dessus.

Le port plus bas.

Puis un café.

Une table.

Une tasse.

Des hommes qui parlent.

D’autres qui regardent passer la journée.

Nous ne connaissons pas leurs conversations.

Nous ne savons pas exactement ce qu’il y avait dans chaque tasse.

Et nous ne transformerons pas notre imagination en archive.

Mais le cadre historique, lui, existe.

Une ville méditerranéenne construite par les circulations.

Et une institution sociale algérienne — le café — construite autour de la rencontre.

Les deux histoires finissent naturellement par se croiser.


Une tasse dans une ville de passage

C’est probablement ce qui nous intéresse le plus chez Maison ISMI.

Béjaïa a longtemps été un endroit où quelque chose passait d’une personne à une autre.

Des marchandises.

Des connaissances.

Des techniques.

Des mots.

Fibonacci y apprend des méthodes de calcul avant de contribuer à leur diffusion en Europe.

La cire exportée depuis la région laisse le nom de Bougie dans la langue française.

Et des siècles plus tard, le café devient lui aussi un lieu où quelque chose circule.

Mais cette fois, ce sont surtout :

des paroles.

Des nouvelles.

Des idées.

Des souvenirs.


Le café comme prétexte

Il existe une phrase extraordinairement banale :

« On prend un café ? »

Pourtant, elle parle rarement uniquement de café.

Elle peut vouloir dire :

Assieds-toi.

Reste encore un peu.

Raconte-moi.

Il faut que je te parle.

Ça fait longtemps.

Le café possède cette capacité étrange.

Il donne une raison de s’asseoir.

Et lorsqu’on s’assoit suffisamment longtemps avec quelqu’un...

une conversation commence.

C’est exactement ce que nous racontons chez Maison ISMI lorsque nous disons que le café est parfois moins important que ce qui se passe autour de lui.


Face à la Méditerranée

Il existe enfin une image que nous aimons particulièrement.

Une petite tasse.

Et derrière elle, quelque chose d’immense.

La Méditerranée.

Cette même mer qui a transporté pendant des siècles des commerçants, des voyageurs, des savants, des marchandises et des idées.

La même mer qui sépare les terres.

Et qui, paradoxalement, les relie.

À Béjaïa, cette contradiction est visible.

La montagne derrière.

La mer devant.

La ville entre les deux.


Pourquoi cette histoire compte pour Maison ISMI

Chez Maison ISMI, nous ne voulons pas réduire un café à une simple succession de notes aromatiques.

Floral.

Fruité.

Chocolaté.

Intense.

Ces mots sont utiles pour comprendre une tasse.

Mais derrière une origine existent également une terre, des gestes, des traditions et une histoire.

Béjaïa nous apprend quelque chose d’encore différent.

Une ville n’a pas besoin d’avoir inventé une préparation particulière pour avoir sa place dans l’histoire du café.

Parce que le café est aussi une histoire de lieux.

Des endroits où l’on s’assoit.

Où l’on attend.

Où l’on rencontre quelqu’un.

Où l’on échange.

Où une conversation commence.

C’est précisément la raison d’être des Stories de Maison ISMI :

Raconter ce qui existe derrière la tasse.


Entre deux rives

Cette Story possède enfin une résonance particulière pour notre Maison.

Béjaïa a regardé la Méditerranée pendant des siècles.

Fibonacci y a appris avant de repartir vers l’Europe.

Le nom de Bougie a traversé la mer jusqu’à entrer dans la langue française.

Et bien plus tard, le café est devenu en Algérie l’un des lieux du lien social.

Il serait facile d’en faire un symbole trop parfait.

Nous préférons simplement constater les faits.

Les deux rives se parlent depuis longtemps.

Parfois difficilement.

Parfois magnifiquement.

Maison ISMI choisit de raconter ce qui peut naître de leurs rencontres.


Si vous buvez un jour un café à Béjaïa

Ne demandez pas nécessairement :

« Quelle est la recette traditionnelle secrète de Béjaïa ? »

Nous n’avons trouvé aucune source suffisamment solide permettant d’affirmer qu’elle existe.

Faites quelque chose de beaucoup plus simple.

Trouvez une table.

Commandez un café.

Regardez la ville.

Et si vous pouvez apercevoir la Méditerranée, regardez-la quelques instants.

Pensez aux navires.

Aux commerçants.

Aux savants.

À un jeune Fibonacci découvrant ici une autre manière de compter.

Aux mots qui ont traversé la mer.

Puis revenez à votre tasse.

Parce que l’histoire du café n’est pas uniquement celle d’un grain que l’on a appris à torréfier.

Elle est aussi celle de tous les endroits où les hommes ont décidé de s’asseoir ensemble pour le boire.

Et entre le Gouraya et la Méditerranée...

Béjaïa est un très bel endroit pour s’en souvenir.


Sources


[Découvrir les Stories de Maison ISMI →(/journal?category=stories)

Comprendre les origines du café →

Les Stories de Maison ISMI racontent les terres, les objets, les gestes et les lieux qui ont façonné notre manière de vivre le café. Lorsqu’une tradition locale ne peut pas être établie par des sources suffisamment solides, nous préférons le dire plutôt que de lui inventer un passé.

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