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Café de spécialité · Expédition généralement sous 48 h ouvrées

Stories · 11 min de lecture

Le café a-t-il vraiment toujours rapproché les hommes ?

Le café rassemble depuis des siècles. Mais son histoire porte aussi l’esclavage, le travail forcé et l’exclusion. Voici ce que la tasse raconte moins.

Publié le

Évocation de deux mondes du café : une table conviviale et, dans l'ombre, les travailleurs qui ont produit les grains.

Le café a-t-il vraiment toujours rapproché les hommes ?

On raconte souvent une très belle histoire sur le café.

Il rassemble.

Il crée des conversations.

Il rapproche les cultures.

Il transforme une table en lieu de rencontre.

Et cette histoire est vraie.

À Istanbul, des hommes se retrouvaient dans les cafés pour écouter des récits, jouer, apprendre les nouvelles et discuter.

À Paris, le café devint un lieu de sociabilité.

Dans le monde arabe, servir le café reste profondément associé à l'hospitalité.

En Éthiopie, sa préparation peut devenir un moment partagé qui dépasse largement la simple consommation d'une boisson.

Le café rapproche.

Maison ISMI est née en partie de cette conviction.

Mais si nous voulons réellement raconter ce qu'il y a derrière la tasse, nous devons poser une question plus difficile.

Le café a-t-il vraiment toujours rapproché les hommes ?

Non.

Pas toujours.

Parce que pendant que certains se retrouvaient autour d'une tasse...

d'autres étaient contraints de la produire.


Une tasse peut réunir deux personnes

Commençons par ce qui est vrai.

Le café possède une extraordinaire capacité à créer un moment.

« On prend un café ? »

Cette phrase ne signifie presque jamais seulement :

« Veux-tu consommer une boisson contenant de la caféine ? »

Elle signifie :

Assieds-toi.

Reste un peu.

Parlons.

Raconte-moi.

Écoutons-nous.

À travers les siècles et les cultures, le café a effectivement rempli cette fonction sociale.

Les coffeehouses ottomans devinrent des lieux majeurs de sociabilité masculine.

On y échangeait des nouvelles.

On y racontait des histoires.

On y jouait.

On y faisait des affaires.

On y discutait même des affaires publiques.

Le café créait un espace entre la maison, le travail et les institutions.

Un endroit où l'on pouvait simplement être avec les autres.


Mais qui avait le droit de s'asseoir à la table ?

Voilà la première fissure dans notre belle histoire.

Dire que « le café rassemble les hommes » ne signifie pas nécessairement qu'il rassemblait tout le monde.

Les coffeehouses ottomans historiques furent notamment des espaces très largement associés à la sociabilité masculine adulte.

Les femmes possédaient évidemment leurs propres espaces de sociabilité et consommaient du café.

Mais le café public que nous aimons imaginer comme un espace universel de rencontre ne l'était pas nécessairement.

Une table peut réunir.

Elle peut aussi avoir une frontière invisible.

Qui entre ?

Qui reste dehors ?

Qui parle ?

Qui écoute ?

Qui sert ?

Ces questions changent complètement notre regard.


Ceux qui buvaient et ceux qui servaient

Regardons maintenant une autre scène.

Une tasse de café est posée sur une table.

Autour d'elle, des hommes discutent.

Quelqu'un apporte la boisson.

Quelqu'un a torréfié les grains.

Quelqu'un les a transportés.

Quelqu'un les a récoltés.

Quelqu'un a entretenu l'arbre pendant plusieurs années.

Lorsque nous racontons l'histoire du café depuis la table, nous voyons ceux qui boivent.

Lorsque nous la racontons depuis la plantation...

nous découvrons ceux que la tasse avait rendus invisibles.

Et l'histoire devient beaucoup moins confortable.


Saint-Domingue : le café qui ne rapprochait personne

À la fin du XVIIIe siècle, Saint-Domingue — l'actuelle Haïti — est l'une des colonies les plus riches du monde atlantique.

Sucre.

Indigo.

Coton.

Et café.

Le café connaît une croissance spectaculaire.

Les montagnes se couvrent de caféteries.

En 1789, Saint-Domingue compte environ 3 000 plantations de café.

Mais cette prospérité repose sur l'esclavage.

Près d'un demi-million de personnes africaines ou descendantes d'Africains sont alors réduites en esclavage dans la colonie.

Et les recherches historiques montrent une relation directe entre l'expansion du café et l'arrivée de captifs africains.

Le café rapproche-t-il les hommes ici ?

Pour le marchand européen et son client, peut-être.

Pour l'homme contraint de travailler sur une montagne de Saint-Domingue afin que cette tasse existe...

la question paraît presque obscène.


Une même tasse, deux réalités

Voilà peut-être l'image la plus importante de cette Story.

Paris.

Une table élégante.

De la porcelaine.

Une conversation.

À plusieurs milliers de kilomètres :

Saint-Domingue.

Une plantation.

Une personne privée de liberté.

Du travail imposé.

Les deux scènes appartiennent à la même tasse.

C'est ce que l'histoire des marchandises nous oblige à comprendre.

La consommation et la production peuvent raconter deux histoires radicalement différentes.

Ce qui crée un moment de liberté pour l'un peut avoir été produit par l'absence totale de liberté d'un autre.


Et Saint-Domingue n'est pas une exception

Changeons de continent.

Direction Java.

Aujourd'hui, le mot Java est tellement associé au café qu'il est devenu, en anglais, un surnom de la boisson elle-même.

Mais derrière cette célébrité existe une histoire coloniale particulièrement dure.

À partir du XVIIIe siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales développe massivement la production de café dans les hautes terres de Priangan, à l'ouest de Java.

Et elle ne repose pas simplement sur des agriculteurs libres décidant de vendre leur récolte.

Elle met en place un système de contrainte.


À Java, le café devient une obligation

Les travaux historiques décrivent un régime reposant sur plusieurs mécanismes :

culture forcée du café,

travail non rémunéré,

livraison obligatoire des grains,

prix imposés,

contrôle colonial.

Au début du XIXe siècle, certaines familles devaient entretenir environ 1 000 caféiers et en planter chaque année de nouveaux pour remplacer les arbres morts.

En 1810-1811, plus de 25 000 foyers entretenaient en moyenne plus de 1 600 plants chacun dans le système étudié.

Ils plantaient.

Entretenaient.

Récoltaient.

Transformaient.

Séchaient.

Transportaient.

Mais ils ne contrôlaient ni véritablement les conditions de production ni librement la vente du produit.

**Le café voyageait librement.

Ceux qui le produisaient beaucoup moins.**


Et l'Europe en voulait toujours davantage

Le système fonctionne économiquement.

Très bien, même.

Au début du XVIIIe siècle, le café javanais devient une composante majeure du commerce mondial.

Au XIXe siècle, la culture forcée rapporte des sommes considérables à l'État colonial néerlandais.

Les recherches montrent qu'autour de 1840, environ 65 % des foyers possédant des terres dans le Priangan étaient contraints de produire du café.

Le café fournissait alors une part majeure des profits coloniaux.

Pour les consommateurs européens, le café devient progressivement plus accessible.

Pour les populations contraintes de le produire, cette démocratisation de la consommation possède un tout autre visage.

Voilà un paradoxe fondamental de l'histoire du café :

pour permettre à davantage de personnes de boire ensemble, on a parfois contraint davantage de personnes à produire.


Au Brésil aussi, le café possède une ombre

Au XIXe siècle, le Brésil devient à son tour une puissance mondiale du café.

Les paysages se transforment.

Les plantations progressent.

Les exportations explosent.

Des fortunes se construisent.

Mais cette croissance est profondément liée à l'esclavage.

Même après l'interdiction officielle de la traite transatlantique vers le Brésil, le commerce clandestin d'êtres humains continue.

Les recherches historiques recensées par la Library of Congress montrent que l'expansion du café vers São Paulo attira des personnes réduites en esclavage vendues depuis d'autres régions du Brésil.

Le grain qui devient l'un des symboles du pays participe ainsi à une économie dans laquelle des êtres humains peuvent eux-mêmes être achetés et déplacés.

Encore une fois :

**le café circule.

Les hommes sont déplacés.**

Ce n'est pas la même liberté.


Le café n'est pas coupable

Il faut pourtant éviter une erreur.

Le café n'a jamais réduit quelqu'un en esclavage.

Une plante ne colonise pas un territoire.

Un grain n'impose pas le travail forcé.

Une tasse ne décide pas d'exclure une femme d'un établissement.

Ce sont des sociétés humaines qui le font.

Le café est un objet.

Mais précisément parce qu'il traverse les sociétés, il finit par refléter leurs contradictions.

Hospitalité et domination.

Conversation et exclusion.

Liberté et travail forcé.

Élégance et violence.

La même marchandise peut exister simultanément dans ces mondes.


Même les lieux de liberté pouvaient inquiéter le pouvoir

Il existe encore un autre paradoxe.

Pour ceux qui pouvaient entrer dans les cafés, ces lieux créaient parfois une liberté nouvelle.

On y parlait.

On échangeait les nouvelles.

On critiquait.

On formait des opinions.

À Istanbul, les coffeehouses devinrent suffisamment importants dans la circulation des idées pour attirer la surveillance et parfois la répression des autorités.

Sous Murad IV au XVIIe siècle, les cafés furent notamment visés par des mesures sévères.

Pourquoi ?

Pas simplement parce qu'une boisson noire posait problème.

Les rassemblements eux-mêmes pouvaient inquiéter.

Le café rapprochait tellement certaines personnes que le pouvoir pouvait commencer à se demander ce qu'elles se racontaient.


Alors oui, le café rapproche

Après tout cela, il serait facile de tomber dans l'excès inverse.

Dire que toute la belle histoire du café serait mensongère.

Elle ne l'est pas.

Le café a réellement permis des rencontres extraordinaires.

Il a accompagné :

des amitiés,

des discussions,

des négociations,

des créations,

des réconciliations,

des histoires d'amour,

des moments familiaux,

des conversations intellectuelles,

des gestes d'hospitalité.

Des traditions inscrites aujourd'hui au patrimoine culturel témoignent encore de cette fonction sociale.

Le café rapproche réellement.

Mais l'histoire nous oblige à ajouter deux mots.

Pas toujours.


Une tasse ne supprime pas les différences

Deux personnes peuvent boire le même café sans occuper la même place dans le monde.

L'une peut posséder la plantation.

L'autre la travailler.

L'une peut vendre.

L'autre récolter.

L'une peut entrer dans le café.

L'autre rester dehors.

L'une peut parler.

L'autre servir.

Le simple fait de partager une boisson ne fait pas disparaître :

les classes sociales,

le pouvoir,

les rapports économiques,

les discriminations,

les frontières.

Le café ne possède aucun pouvoir magique.

Il ne rend pas les hommes égaux.

Mais il peut créer un espace dans lequel ils choisissent parfois de se rencontrer autrement.

Et cette nuance est beaucoup plus belle qu'un mythe.


Le luxe lui-même doit se poser cette question

Pour Maison ISMI, cette histoire touche directement à une autre idée :

le luxe.

Le luxe peut facilement devenir une manière de séparer.

Ceux qui peuvent entrer.

Ceux qui peuvent acheter.

Ceux qui savent.

Ceux qui appartiennent au cercle.

Mais il peut aussi signifier autre chose.

Prendre le temps.

Choisir avec exigence.

Respecter un travail.

Comprendre une origine.

Présenter avec élégance.

Recevoir quelqu'un correctement.

Créer un moment dont on se souviendra.

Nous préférons cette seconde définition.

Parce qu'une belle tasse ne rend pas celui qui la tient plus important.

Elle peut simplement rendre le geste plus beau.


Regarder aussi ceux qui ne sont pas autour de la table

Peut-être est-ce cela que l'histoire du café devrait nous apprendre aujourd'hui.

Lorsque nous regardons une tasse, ne regardons pas seulement les personnes assises autour.

Regardons plus loin.

Le producteur.

La récolteuse.

Le torréfacteur.

Le transport.

Le territoire.

Les conditions de travail.

La manière dont la valeur est répartie.

L'histoire.

Car une tasse peut rassembler quatre personnes autour d'une table...

tout en dépendant du travail de dizaines d'autres que nous ne verrons jamais.

Les oublier serait reproduire l'une des plus anciennes habitudes de l'histoire du café.


Le café a-t-il vraiment toujours rapproché les hommes ?

Non.

Il a parfois accompagné des systèmes qui les séparaient radicalement.

Maître et esclave.

Colonisateur et colonisé.

Propriétaire et travailleur contraint.

Client et personne exclue.

Pouvoir et contestataire.

Mais il a également fait quelque chose d'extraordinaire.

À travers ces mêmes siècles, il a continué à créer des endroits où des personnes se rencontrent.

Voilà pourquoi son histoire n'est ni entièrement lumineuse...

ni entièrement sombre.

Elle est humaine.

Et les humains sont capables de transformer la même chose en instrument de domination...

ou en geste d'hospitalité.


Ce qui compte, c'est ce que nous faisons de la tasse

Nous héritons aujourd'hui de toute cette histoire.

Nous ne pouvons pas changer les plantations de Saint-Domingue.

Nous ne pouvons pas libérer rétrospectivement les paysans contraints de produire du café à Java.

Nous ne pouvons pas réécrire les siècles passés.

Mais nous pouvons décider comment nous racontons leur histoire.

Et surtout :

comment nous construisons la suite.

Connaître une origine.

Demander de la traçabilité.

Respecter le travail.

Refuser de transformer la rareté en simple spectacle.

Créer des espaces ouverts.

Servir quelqu'un avant de se servir soi-même.

Écouter.

Partager.

Rester un peu.

Ce sont de petits gestes.

Mais le café a toujours été fait de petits gestes.


Pourquoi cette histoire compte pour Maison ISMI

Maison ISMI est née autour d'une idée simple :

entre deux rives.

Cela pourrait facilement devenir une jolie formule.

Nous voulons qu'elle signifie davantage.

Entre deux rives, il y a eu des rencontres.

Mais aussi des rapports de force.

Des échanges.

Mais aussi des conquêtes.

Des transmissions.

Mais aussi des effacements.

Raconter seulement ce qui est beau ne rendrait pas hommage à l'histoire du café.

Raconter seulement ce qui est sombre ne lui rendrait pas justice non plus.

Nous voulons regarder les deux.

Parce que comprendre d'où vient le café change légèrement la manière dont on le regarde.

Et peut-être même la manière dont on le sert.


Il nous appartient de rapprocher

Le café n'a donc jamais garanti que les hommes se rapprochent.

Ce sont les hommes qui décident ce qu'ils font autour de lui.

Une tasse peut devenir un symbole de statut.

Ou une invitation.

Un commerce peut exploiter.

Ou respecter.

Une maison peut exclure.

Ou recevoir.

Une histoire peut effacer.

Ou transmettre.

Le café ne choisit rien de cela.

Nous, oui.

Alors peut-être que la bonne phrase n'est finalement pas :

« Le café rapproche les hommes. »

Mais plutôt :

« Le café nous donne une occasion de nous rapprocher. »

À nous de décider ce que nous en faisons.


Maison ISMI

Entre deux rives, une même histoire à partager.

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